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« Le Sommeil » tableau lesbien de Gustave Courbet

Arts et Culture
(Temps de lecture: 7 - 13 minutes)

Le Sommeil de Gustave Courbet, 1866, tableau lesbien représentant Joanna Hifferman et Constance Quéniaux, conservé au Petit Palais à Paris

Peinture et lesbianisme : un couple très productif. Avec l'aide d'un ami, j'ai donc décidé d'explorer de temps en temps l'art lesbien. Ce sont en effet des dizaines, pour ne pas dire des centaines d'œuvres qui ont utilisé ce thème sur les trois derniers siècles. En faire un catalogue relèverait de la gageure. Cependant, nous vous proposons de nous arrêter régulièrement sur une œuvre particulière.

Aujourd'hui, nous avons choisi une des plus connues et une des plus fortes : Le Sommeil de Gustave Courbet. Ce tableau lesbien de 1866, peint à l'huile sur toile aux dimensions exceptionnelles de 135 x 200 cm, est également connu sous les titres Les Deux Amies, Les Dormeuses ou Paresse et luxure. Conservé depuis 1953 au Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, il occupe une place singulière dans l'histoire de la représentation du désir entre femmes.

🎨 Œuvre : Le Sommeil (aussi titré Les Deux Amies, Les Dormeuses, Paresse et luxure)
📅 Date : 1866
🖌️ Artiste : Gustave Courbet (1819-1877)
📐 Dimensions : 135 x 200 cm, huile sur toile
🏛️ Lieu : Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris
👥 Modèles : Joanna Hifferman et Constance Quéniaux

Sommaire

L'origine de l'œuvre

En 1856, l'Empire ottoman, aujourd'hui la Turquie, nomme comme ambassadeur auprès de Napoléon III Khalil Chérif Pacha, appelé également Khalil-Bey. Celui-ci a de sérieuses qualités diplomatiques, car il a été le négociateur clé du traité de Paris qui a mis fin à la guerre de Crimée la même année. En 1865, Khalil-Bey se retire de la vie publique pour profiter de son immense fortune et vivre à Paris.

Il collectionne les maîtresses, dont la célèbre Cora Pearl qu'il partage avec des membres de la famille impériale, mais beaucoup d'autres, parfois éphémères. C'est également un collectionneur d'art incontournable, en particulier dans le domaine de l'érotisme.

En 1865, il commande au peintre du courant réaliste, Gustave Courbet (1819-1877), une œuvre sulfureuse, très sulfureuse même. Il ne s'agit rien de moins que de la représentation en grandeur réelle et très réaliste d'une vulve, le futur L'Origine du monde. La fiche de ce tableau est disponible à l'adresse suivante (attention, il s'agit d'une image sexuellement crue) : musée d'Orsay, fiche de L'Origine du monde.

Un an plus tard, le même Khalil-Bey passe une nouvelle commande à Gustave Courbet. Il s'agit cette fois de lui peindre en grandeur nature un couple de lesbiennes. Les dimensions sont impressionnantes : 135 x 200 cm. Le commanditaire, qui réunit dans son hôtel particulier de la rue Taitbout l'une des plus importantes collections érotiques de Paris, accroche le tableau dans son cabinet privé, aux côtés de L'Origine du monde et de Le Bain turc de Jean-Auguste-Dominique Ingres acquis la même année.

L'art lesbien ne se limite pas à Courbet : la peinture occidentale a multiplié les regards sur le désir entre femmes, parfois subversifs, souvent ambigus. Pour approfondir cette généalogie picturale, notre exploration de l'art lesbien à travers Les Deux Amies retrace les œuvres majeures qui ont mis en image l'amour saphique.

Un érotisme piquant

Certains tableaux de nus sont parfois très sensuels. Le Sommeil se révèle voluptueusement érotique. Il n'est pas équivoque que les deux femmes représentées dorment après un rapport sexuel. Elles sont étroitement enlacées, complètement découvertes. Leurs sexes sont cachés, mais pas leurs poitrines. La femme rousse, appuyant sa tête sur le sein de sa compagne brune, offre également un aspect très évocateur. Et puis, il y a tous ces petits détails. Les bijoux épars sur le lit, la robe avachie à côté de celui-ci suggèrent que la nuit a dû être torride et frénétique.

Personnellement, je suis très sensible à cet instantané de la vie. J'ai toujours l'impression que les deux amantes vont se réveiller et pousser de hauts cris parce qu'on les observe.

L'œuvre se distingue par sa palette de chairs nacrées posées sur le drap blanc et le velours bleu, traitée selon la technique réaliste caractéristique de Courbet, qui mêle pinceau et couteau. La composition diagonale et le contraste très contemporain entre les deux carnations, brune et rousse, contribuent à l'efficacité visuelle de la scène.

Les modèles : Joanna Hifferman et Constance Quéniaux

En ce qui concerne la femme rousse, il n'y a aucune ambiguïté : il s'agit de Joanna Hifferman, peintre et dessinatrice britannique d'origine irlandaise qui a été le modèle fétiche de Gustave Courbet, mais également du peintre américain James Whistler dont elle fut la maîtresse et la muse de la Symphonie en blanc n°1 : la Fille en blanc exposée en 1862. Au moment de la réalisation du Sommeil, il y aurait eu une idylle entre Courbet et son modèle, qui pose nue pour lui dans plusieurs œuvres successives.

Jo la belle Irlandaise par Gustave Courbet, portrait de Joanna Hifferman, modèle rousse du tableau lesbien Le Sommeil
Gustave Courbet - Jo, la belle Irlandaise (collection privée)

Pour la femme brune, cela est resté un mystère pendant très longtemps. Il faut revenir à L'Origine du monde pour le lever. Une des questions qui a agité pendant des années le monde de l'art était : à qui appartenait la vulve représentée dans le tableau ? Plusieurs hypothèses ont été avancées par les critiques d'art. La première, et la plus répandue, était celle d'une prostituée choisie par hasard par Gustave Courbet. Une autre, non dénuée de sens, trouvait l'origine de ce sexe dans une photographie du très célèbre photographe Auguste Belloc (1800-1867), dont une grande partie de l'œuvre était constituée de clichés érotiques, beaucoup de nus, mais également de détails anatomiques frisant parfois l'obscénité. Une troisième version attribuait cette anatomie à Joanna.

Il faudra attendre 2018, et presque un hasard, pour découvrir la clé de l'énigme. Le critique littéraire Claude Schopp, grand spécialiste d'Alexandre Dumas fils, retrouve l'original d'une lettre que cet écrivain avait envoyée à George Sand en 1871. L'objet de cette missive était d'éreinter Courbet à qui il reprochait violemment son engagement pour la Commune de Paris. Jusqu'alors, il n'existait qu'une version copiée : "On ne peint pas de son pinceau le plus délicat et le plus sonore l'interview de Mlle Queniault [sic] de l'Opéra".

Claude Schopp, dans l'original, découvre le texte suivant : "On ne peint pas de son pinceau le plus délicat et le plus sonore l'intérieur de Mlle Queniault de l'Opéra". Et là, tout s'éclaire. Alors que le mot "interview" ne voulait rien dire, sans doute suite à une erreur du copiste, cette fois "intérieur" est tout à fait compréhensible et un bel euphémisme pour "intimité". Les pièces du puzzle se mettent d'autant plus en place que mademoiselle Quéniaux, à qui fait allusion Alexandre Dumas fils, est l'une des maîtresses de Khalil-Bey. Il s'agit d'une ancienne danseuse de l'Opéra de Paris, à la carrière un peu terne, qui s'est reconvertie en "belle horizontale" ou "demi-mondaine". Parmi ses amants, le plus célèbre était Daniel-François-Esprit Auber, le compositeur, bien qu'il fût à l'époque octogénaire, mais encore vert et surtout très riche. Elle partage alors sa générosité avec trois autres de ses collègues de l'Opéra. La vulve triomphante peinte par Courbet était donc la sienne. La couleur du système pileux s'accorde mieux à la brune Constance qu'à la rousse Joanna.

On peut donc s'accorder sur le fait que la femme brune du Sommeil est bien Constance Quéniaux. D'autant plus qu'en comparant le visage du tableau et celui de la photographie de l'ancienne danseuse, la ressemblance est évidente.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là, car Claude Schopp, en réalisant une petite biographie de celle-ci, a découvert que malgré ses nombreux rémunérateurs, dans sa vie privée, elle devait sans doute être lesbienne. Elle aurait eu une liaison assez longue avec Édile Riquier, sociétaire de la Comédie-Française. Constance Quéniaux est morte en 1908, et les éléments rassemblés par Schopp inscrivent sa vie privée dans une mémoire saphique réelle, au-delà de la commande érotique masculine qui l'a fait passer à la postérité.

Constance Quéniaux et Joanna Hifferman appartiennent à la longue lignée des modèles, artistes et amantes qui ont éclairé l'histoire lesbienne européenne. Pour les retrouver dans une perspective élargie, notre dossier sur 12 femmes lesbiennes célèbres qui ont réécrit les règles dresse les portraits de figures qui ont défié les conventions de leur temps.

La chute d'un nabab et le parcours du tableau

Un peu avant la chute du Second Empire, Khalil-Bey finit de dilapider sa fortune au jeu. Il est contraint de vendre sa collection de tableaux dès 1868 lors d'une vente aux enchères restée fameuse, organisée chez Drouot.

L'Origine du monde connaît un parcours assez chaotique. Khalil-Bey le garde malgré sa ruine. Le tableau revient à Paris, où jusqu'à la Première Guerre mondiale il passe entre les mains de plusieurs marchands d'art. On perd sa trace complètement jusqu'en 1946, et l'on sait qu'il est finalement acheté par le célèbre psychanalyste Jacques Lacan. Il restera sa propriété jusqu'à sa mort en 1981, date à laquelle il est remis en dation, possibilité de s'acquitter des droits de succession par un paiement en œuvres d'art, par ses ayants droit. Il est exposé au musée d'Orsay à partir de 1995 et sa présence dans celui-ci fait toujours l'objet de vives polémiques par les associations familiales bien-pensantes.

Pour Le Sommeil, c'est plus simple. Il est acheté à l'ancien diplomate ottoman par Jean-Baptiste Faure, baryton de l'Opéra de Paris et fameux collectionneur d'œuvres du XIXe siècle, puis plus tard par un chirurgien suisse. En 1953, le tableau est racheté par le Petit Palais, le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, où il est entré dans les collections permanentes. Sa présentation au public alterne avec les périodes de réserve, en raison notamment de son caractère explicite, mais l'œuvre est régulièrement accrochée dans les salles consacrées au XIXe siècle français.

Tableau récapitulatif de l'œuvre

Élément Détail
Titre Le Sommeil (aussi Les Deux Amies, Les Dormeuses, Paresse et luxure)
Artiste Gustave Courbet (1819-1877)
Date 1866
Technique Huile sur toile
Dimensions 135 x 200 cm
Commanditaire Khalil Chérif Pacha (Khalil-Bey), ancien ambassadeur ottoman à Paris
Modèles Joanna Hifferman (rousse) et Constance Quéniaux (brune)
Mouvement Réalisme
Acquisition Petit Palais 1953
Lieu de conservation Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

💡 Le saviez-vous ? Le Sommeil et L'Origine du monde ont été peints à un an d'intervalle pour le même commanditaire, Khalil-Bey, et accrochés ensemble dans son cabinet privé parisien aux côtés du Bain turc d'Ingres. Trois œuvres majeures du XIXe siècle français rassemblées dans la même collection érotique, aujourd'hui dispersées entre le Petit Palais, le musée d'Orsay et le Louvre.

Où voir Le Sommeil de Courbet

Le tableau est exposé au Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, situé avenue Winston-Churchill dans le 8e arrondissement. L'entrée des collections permanentes est gratuite, ce qui permet d'accéder librement au chef-d'œuvre saphique de Courbet. Vérifier les horaires et la disponibilité de la salle Courbet avant déplacement, l'œuvre pouvant être en réserve lors de prêts à des expositions internationales.

Voir au Petit Palais Voir L'Origine du monde au musée d'Orsay

⚖️ En un coup d'œil

✅ Première grande commande explicite d'un couple de femmes en peinture occidentale réaliste
✅ Modèles enfin identifiés grâce à la recherche de Claude Schopp en 2018
✅ Œuvre librement accessible au Petit Palais
✅ Mémoire d'une amoureuse de femme, Constance Quéniaux, redécouverte tardivement
❌ Long temps d'invisibilité publique avant son entrée au musée parisien

L'iconographie saphique européenne ne se résume pas à Courbet. Elle traverse plusieurs siècles d'histoire de l'art, de Toulouse-Lautrec à Tamara de Lempicka. Pour prolonger la lecture, notre regard approfondi sur Les Deux Amies et l'art lesbien à travers les siècles retrace cette généalogie picturale dans son ensemble.

📌 À retenir

Le Sommeil de Courbet, peint en 1866 sur commande de Khalil-Bey, met en scène Joanna Hifferman et Constance Quéniaux dans une étreinte saphique d'un réalisme charnel sans précédent. Identifiée tardivement, Constance Quéniaux a probablement vécu elle-même une longue relation avec une autre femme, ce qui inscrit l'œuvre dans une mémoire lesbienne réelle, et non simplement fantasmée.

Questions fréquentes sur Le Sommeil de Courbet

Qui a commandé Le Sommeil de Gustave Courbet ?

Le tableau a été commandé en 1866 par Khalil Chérif Pacha, dit Khalil-Bey, ancien ambassadeur de l'Empire ottoman auprès de Napoléon III. Collectionneur d'art érotique installé à Paris après s'être retiré de la vie publique, il est aussi le commanditaire de L'Origine du monde, peint un an plus tôt par le même Courbet.

Où peut-on voir Le Sommeil aujourd'hui ?

L'œuvre est conservée depuis 1953 au Petit Palais, le musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Elle est exposée dans les collections permanentes consacrées au XIXe siècle, dont l'entrée est gratuite. Sa présentation peut alterner avec les périodes de réserve lors de prêts à d'autres institutions.

Qui sont les deux femmes représentées sur le tableau ?

Les deux modèles sont Joanna Hifferman, peintre et dessinatrice britannique d'origine irlandaise, modèle fétiche de Courbet, et Constance Quéniaux, ancienne danseuse de l'Opéra de Paris devenue demi-mondaine. L'identification de la femme brune n'est confirmée qu'en 2018, grâce à une lettre d'Alexandre Dumas fils retrouvée par le critique littéraire Claude Schopp.

Constance Quéniaux était-elle lesbienne ?

Selon les recherches de Claude Schopp, Constance Quéniaux aurait entretenu une liaison durable avec Édile Riquier, sociétaire de la Comédie-Française. Ce détail biographique, retrouvé dans des sources privées de la fin du XIXe siècle, donne à l'œuvre une couche supplémentaire de réalité saphique, au-delà de la commande érotique masculine.

Pourquoi Le Sommeil est-il aussi appelé Les Deux Amies ou Paresse et luxure ?

Les peintres et marchands du XIXe siècle utilisaient plusieurs titres pour désigner une même œuvre, en particulier lorsqu'elle traitait de sujets jugés scabreux. Les Deux Amies, Les Dormeuses ou Paresse et luxure sont des titres alternatifs employés à différents moments du parcours marchand du tableau, renvoyant à des registres iconographiques distincts, de l'amitié codée à la moralisation allégorique.

Quelle est la différence entre Le Sommeil et L'Origine du monde ?

Les deux toiles ont été peintes pour le même commanditaire à un an d'intervalle. L'Origine du monde, conservée au musée d'Orsay, est une représentation cadrée d'un sexe féminin, identifié comme celui de Constance Quéniaux. Le Sommeil propose la même intimité, mais élargie à la scène complète de deux femmes nues enlacées après l'amour. Les deux œuvres dialoguent et se complètent dans la collection érotique de Khalil-Bey.

Sources


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Article mis à jour le 27 avril 2026
LM
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