Les deux amies, l'exploration de l'art lesbien
Si vous le voulez bien, nous allons continuer notre série sur « Les deux amies » avec une plongée dans l'oeuvre de Toulouse-Lautrec. Après avoir exploré l'art lesbien du XVIIIe siècle et Le Sommeil de Courbet, c'est à la fin du XIXe siècle que nous nous arrêtons aujourd'hui. Une période charnière où un peintre atypique, marginal par sa condition même, va produire certaines des représentations lesbiennes les plus directes, les plus sincères et les plus humaines de l'histoire de l'art occidental.
Sommaire
Toulouse-Lautrec, peintre des maisons closes
Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) est une figure à part dans l'histoire de la peinture française. Né dans une famille aristocratique, il souffre dès l'enfance d'une maladie osseuse - probablement due à la consanguinité de ses parents - qui interrompt sa croissance et le laisse avec des jambes atrophiées. Cette condition physique le met à l'écart des milieux mondains auxquels sa naissance lui donnait accès et le pousse vers les marges : les cabarets de Montmartre, les salles de music-hall, et, à partir de 1892, les maisons closes parisiennes.
Dans les bordels de la rue des Moulins ou de la rue d'Ambroise, Toulouse-Lautrec trouve une acceptation qu'il ne rencontre guère ailleurs. Il y séjourne parfois plusieurs jours d'affilée, observant les femmes dans leurs moments ordinaires - les repas, les disputes, les parties de cartes, les attentes entre deux clients. Il ne cherche pas le scandale. Il documente.
À partir de 1892, il réalise une série de peintures et de dessins consacrés à la vie dans ces établissements. Ces oeuvres culminent en 1896 avec la publication d'Elles, un ensemble de onze lithographies en couleur dédiées à la vie intime des courtisanes, publié par Gustave Pellet à Paris. Une oeuvre qui fit scandale - et qui reste l'une des séries les plus audacieuses de la Belle Époque.

Prostitution et lesbianisme à la Belle Époque
Pour comprendre ce que Toulouse-Lautrec peint, il faut comprendre ce qu'il observe. Dans les maisons closes de la fin du XIXe siècle, beaucoup de femmes - dégoûtées des hommes auxquels elles cèdent leur corps contre argent - trouvent refuge dans les amitiés féminines. Et fréquemment, dans l'homosexualité.
Ce n'est ni anecdotique ni surprenant. Dans un environnement où le désir masculin est omniprésent, imposé, tarifé, les relations entre femmes représentent souvent le seul espace d'affection authentique. Toulouse-Lautrec ne fantasme pas cette réalité. Il la restitue avec une honnêteté documentaire rare : sans voyeurisme, sans moralisme, sans idéalisation non plus.
Les oeuvres qu'il produit sur ce thème sont décrites comme de véritables instantanés de complicité amoureuse. Une profonde sensualité les traverse - mais sans érotisme explicite. Ce qui frappe dans le regard de ces femmes peintes, c'est la paix. La paix que ces moments d'intimité leur procurent, loin des regards et des exigences des clients.
Les Deux Amies : instantanés de complicité lesbienne
Plusieurs tableaux de Toulouse-Lautrec portent le titre - ou le sous-titre - de Les Deux Amies. Deux oeuvres majeures se distinguent :
La première, huile sur carton de 47,9 x 34 cm, datée de 1894, est aujourd'hui conservée à la Tate Modern à Londres. Elle représente deux femmes assises côte à côte sur un canapé. L'une tente de réconforter l'autre, qui se recroqueville sous son châle. Le trait rapide, le point de vue de biais, le style inachevé - tout crée une impression de mouvement saisi sur le vif. Ce n'est pas une composition arrangée : c'est une scène surprise.
La seconde version, de 1895, appartient à la collection E.G. Bührle à Zurich. Elle est aussi connue sous le titre Abandonment, et partage avec la première la même économie de moyens : peu de couleurs, beaucoup de vérité.

Ces peintures ont été réalisées à partir des prostituées de la rue des Moulins, que Lautrec connaissait intimement - non comme client, mais comme témoin familier. La plupart de ces femmes ne savaient pas qu'il allait exposer leurs gestes. Ce qu'elles lui montraient, c'était leur vie ordinaire. Ce qu'il en a fait, c'est de l'art lesbien parmi les plus sincères que le XIXe siècle ait produit.
Dans le lit : tendresse et intimité entre femmes
Au-delà des Deux Amies, Toulouse-Lautrec a réalisé plusieurs oeuvres montrant des femmes dans l'espace le plus privé qui soit : le lit. Ces tableaux forment un ensemble cohérent, daté principalement de 1892, qui représente l'intimité lesbienne non comme spectacle mais comme repos.
Le Lit (1892), huile sur carton de 54 x 70,5 cm, est aujourd'hui conservé au Musée d'Orsay à Paris depuis 1986. Deux femmes y partagent un lit - leurs visages dans l'oreiller, leurs corps proches mais paisibles. Rien d'explicite. Tout est dans la proximité, dans la chaleur de deux présences qui se retrouvent. C'est l'une des quatre peintures similaires que Lautrec réalise à la même époque sur le thème du lit partagé entre femmes.

Une autre oeuvre du même cycle, Le Divan de Rolande, situe la scène dans le salon de la maison close - le canapé, le repos, la complicité entre deux femmes dans un espace pourtant destiné à autre chose. Le titre lui-même est un hommage à une femme précise, Rolande, qui travaillait dans la maison de la rue des Moulins.

Ce qui distingue ces oeuvres de la production contemporaine sur les mêmes sujets - et il y en avait - c'est précisément l'absence de regard masculin construit. Toulouse-Lautrec ne met pas ces femmes en scène pour un spectateur imaginaire. Il les regarde comme on regarde des gens qu'on respecte. Cela se voit.
Questions fréquentes
Où sont conservées les peintures lesbiennes de Toulouse-Lautrec ?
Les oeuvres les plus connues sont réparties entre plusieurs institutions : Le Lit (1892) est au Musée d'Orsay à Paris ; Les Deux Amies (1894) est à la Tate Modern à Londres ; une deuxième version des Deux Amies (1895) appartient à la collection E.G. Bührle à Zurich. D'autres pièces sont conservées au Musée Toulouse-Lautrec d'Albi.
Toulouse-Lautrec était-il lui-même proche des femmes lesbiennes qu'il peignait ?
Oui. Toulouse-Lautrec séjournait régulièrement dans les maisons closes parisiennes, notamment rue des Moulins, où les prostituées l'acceptaient comme un familier. Il y était témoin de la vie quotidienne des femmes, y compris leurs relations affectives et amoureuses entre elles. Il ne peignait pas des scènes imaginées, mais des réalités observées.
Qu'est-ce que la série Elles de Toulouse-Lautrec ?
Publiée en 1896 par l'éditeur parisien Gustave Pellet, Elles est un ensemble de onze lithographies en couleur consacrées à la vie intime des courtisanes. C'est l'aboutissement de son travail documentaire dans les maisons closes. La série fit scandale à sa publication et reste l'un des ensembles les plus importants de l'oeuvre graphique de Lautrec.
Cet article fait-il partie d'une série ?
Oui. Cette exploration de l'art lesbien autour du motif « Les deux amies » couvre plusieurs siècles : le XVIIIe siècle (Lagrenée, Greuze, Boilly) est traité dans un article dédié, et l'oeuvre de Gustave Courbet dans l'analyse du Sommeil.
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