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Colette : Les vrilles de la vigne, nouvelles lesbiennes

Arts et Culture
(Temps de lecture: 7 - 13 minutes)

Colette et Les vrilles de la vigne, nouvelles lesbiennes du recueil de 1908

Pour ma première chronique « littérature », j'avais sciemment choisi de commencer par un auteur dont le moins que l'on puisse dire est qu'une nouvelle lesbienne détonne dans le corpus de son œuvre, Honoré de Balzac et sa « Fille aux yeux d'or ». Avec Colette et son recueil « Les vrilles de la vigne », nous changeons radicalement de registre : ici, le saphisme n'est plus un accident isolé, mais une pulsation autobiographique qui traverse tout un pan de l'œuvre. Et cela change beaucoup de choses pour les lectrices d'aujourd'hui.

Sommaire

Introduction : Colette, retour à un fondamental de la littérature lesbienne

Passée cette entrée en matière en forme d'ouverture « allegro con brio », je vous propose de revenir à des fondamentaux. Dès lors, comment ne pas rendre sa place à Sidonie-Gabrielle Colette, connue sous son seul patronyme de Colette ?

Mais, ici aussi, je ne prendrai pas les choses dans l'ordre. En toute logique, j'aurais dû parler de la fameuse tétralogie des « Claudine » qui marque le début de la carrière d'écrivaine de Colette. Non, la récente actualité dicte de vous parler d'une œuvre postérieure.

En effet, l'Éducation Nationale française, cette année, a fait montre d'une certaine témérité en proposant parmi les œuvres présentées pour l'oral de l'épreuve anticipée de français pour le bac 2023, « Les vrilles de la vigne » de cette autrice. Certes, le thème de l'EAF de cette année était les rapports de l'homme avec la nature, et c'est à ce titre que l'œuvre a été étudiée. Cependant, certains textes de ce recueil de nouvelles évoquent principalement le lesbianisme.

Inutile de dire que les instructions ont précisé aux professeurs de les écarter, ceux-ci étant hors du thème imposé. Téméraire, mais pas suicidaire.

📚 Œuvre : Les vrilles de la vigne
✍️ Autrice : Colette (Sidonie-Gabrielle Colette)
📅 Première publication : 1908
🔢 Forme : recueil de 20 nouvelles autobiographiques
🌿 Thèmes : nature, mémoire d'enfance, sensualité, amours saphiques

« Les vrilles de la vigne » et son contexte

Ce recueil de 20 nouvelles d'origine autobiographique paraît en 1908. Colette y exprime son goût pour la nature et sa nostalgie du temps de son enfance.

Lorsqu'elle le rédige, elle vit en couple avec la « scandaleuse » Mathilde de Morny, alias « Missy », alias « oncle Max », alias « Monsieur le marquis ». Celle-ci, née en 1863, est devenue de par son mariage marquise de Belbeuf, dont elle conservera le titre après son divorce en 1903. Ouvertement lesbienne, maîtresse reconnue de la fameuse demi-mondaine Liane de Pougy, on peut même la considérer comme la première « transgenre » à avoir été médiatisée, puisqu'elle ira jusqu'à subir volontairement une double mastectomie et une hystérectomie. Elle ne s'habillait qu'en homme, et très étrangement, c'est cela qui lui a valu les foudres des autorités de police, plus que son orientation sexuelle, qui à l'époque était relativement bien acceptée dans certains cercles parisiens.

Elle rencontre Colette alors qu'elles jouent toutes deux dans une pantomime intitulée « Rêves d'Égypte », qui fait scandale : Colette y joue à moitié nue et se fait embrasser goulûment par Missy, qui joue un explorateur. Le préfet Lépine finira par interdire le spectacle.

Leurs amours font l'objet de deux nouvelles du recueil, et c'est cette chaleur saphique presque clandestine qui donne à « Les vrilles de la vigne » sa singularité dans le canon de la littérature française du début du XXe siècle.

Pour replacer le geste de Colette dans la tradition des autrices saphiques modernes, lisez le portrait de Radclyffe Hall, écrivaine lesbienne du 20e siècle : une figure britannique qui, comme Colette en France, a payé le prix de la visibilité homosexuelle dans la littérature de son temps.

Chanson de la danseuse

Nouvelle très courte, pleine de sous-entendus, aucunement explicite, mais d'une sensualité profonde. Une simple évocation d'un moment intime, très intime.

💬 « Dans ta maison, seule entre toi et la flamme haute d'une lampe, tu m'as dit : "Danse !" et je n'ai pas dansé. Mais nue dans tes bras, liée à ton lit par le ruban de feu de plaisir, tu m'as pourtant nommée danseuse, à voir bondir sur ma peau, de ma gorge renversée à mes pieds recourbés, la volupté inévitable… Lasse, j'ai renoué mes cheveux, et tu les regardais, dociles, s'enrouler à mon front comme un serpent que charme la flûte… J'ai quitté ta maison durant que tu murmurais : "La plus belle de tes danses, ce n'est pas quand tu accours, haletante, pleine d'un désir irrité et tourmentant déjà, sur le chemin, l'agrafe de ta robe… C'est quand tu t'éloignes de moi, calmée et des genoux fléchissants, et qu'en t'éloignant, tu me regardes, le menton sur l'épaule… Ton corps se souvient de moi, oscille et hésite, tes hanches me regrettent et tes reins me remercient… Tu me regardes, la tête tournée, pendant que tes pieds divinateurs tâtent et choisissent leur route." »

- Colette, Les vrilles de la vigne, 1908

Une écriture qui contourne la censure

Ce qui frappe, c'est la stratégie d'écriture de Colette. Aucun mot ne dit explicitement le saphisme. Aucun terme cru, aucun nom propre, aucune description anatomique. Pourtant, le « tu » féminin, la chambre, le lit, le ruban du plaisir, la danseuse rendue à son corps : tout désigne la scène saphique. À l'époque, c'est cette litote sensuelle qui permet la publication. Aujourd'hui, c'est cette même litote qui rend la nouvelle profondément moderne, presque post-MeToo dans sa manière de placer le désir féminin au centre sans jamais en faire un objet de spectacle.

Nuit blanche

Colette ne peut dormir. Elle regarde son amante et, pendant quelques pages, nous livre ses pensées plus ou moins chastes. Comme dans le texte précédent, la sensualité est exacerbée, mais cette fois elle se teinte d'une fragilité presque enfantine, où l'amante devient à la fois mère, refuge et abîme.

💬 « Alors tu feindras de t'éveiller ! Alors je pourrai me réfugier en toi, avec de confuses plaintes injustes, des soupirs excédés, des crispations qui maudiront le jour déjà venu, la nuit si prompte à finir, le bruit de la rue… Car je sais bien qu'alors tu resserreras ton étreinte, et que, si le bercement de tes bras ne suffit pas à me calmer, ton baiser se fera plus tenace, tes mains plus amoureuses, et que tu m'accorderas la volupté comme un secours, comme l'exorcisme souverain qui chasse de moi les démons de la fièvre, de la colère, de l'inquiétude… Tu me donneras la volupté, penchée sur moi, les yeux pleins d'une anxiété maternelle, toi qui cherches, à travers ton amie passionnée, l'enfant que tu n'as pas eu. »

- Colette, Les vrilles de la vigne, 1908

Le glissement amante / mère et la lecture queer contemporaine

Le passage final de cette nouvelle - « toi qui cherches, à travers ton amie passionnée, l'enfant que tu n'as pas eu » - vaudrait à lui seul une analyse critique. Il dit la complexité d'un désir saphique qui n'est pas pure jouissance horizontale mais aussi prise en charge, refuge, transmission. La critique queer contemporaine y a vu l'une des plus belles formulations du soin érotique entre femmes, là où la psychanalyse traditionnelle n'a longtemps voulu voir qu'un manque.

Après Missy : la suite biographique de Colette

Colette et Mathilde se sépareront en 1911. Colette tombera éperdument amoureuse de Henry de Jouvenel, qu'elle épousera en 1912 et avec qui elle aura sa seule enfant, Anne de Jouvenel. En 1920, presque cinquantenaire, Colette le trompera avec son propre fils, Bertrand de Jouvenel, alors âgé de 17 ans. Elle en tirera son roman « Le blé en herbe ».

Missy, seule et complètement ruinée, se suicidera en juin 1944.

Pour les lectrices contemporaines, cet enchaînement biographique pose les bases d'une lecture impossible à figer : Colette n'a pas été simplement une « femme bisexuelle de la Belle Époque » ni une « lesbienne refoulée ». Elle a été, comme l'a écrit Julia Kristeva, « la reine de la bisexualité ». Une figure mouvante, scandaleuse, qui a fait du désir féminin sous toutes ses formes la matière première de son œuvre.

Tableau récapitulatif : « Les vrilles de la vigne » en un coup d'œil

Élément Détail
Titre Les vrilles de la vigne
Autrice Colette (Sidonie-Gabrielle Colette)
Année de parution 1908
Forme Recueil de 20 nouvelles autobiographiques
Nouvelles ouvertement saphiques « Chanson de la danseuse », « Nuit blanche »
Compagne de l'époque Mathilde de Morny « Missy », marquise de Belbeuf
Statut juridique Domaine public depuis le 3 août 2024
Programme scolaire Œuvre au programme du bac de français 2023, hors textes saphiques

💡 Le saviez-vous ? Lorsque l'Éducation Nationale a inscrit « Les vrilles de la vigne » au programme du bac de français 2023 sous le thème « rapports de l'homme avec la nature », les instructions officielles invitaient explicitement les enseignants à écarter les nouvelles ouvertement saphiques du recueil. Une manière paradoxale de remettre Colette au programme tout en effaçant ce qui fait d'elle une autrice profondément lesbienne pour la mémoire littéraire francophone.

Pourquoi lire « Les vrilles de la vigne » aujourd'hui ?

Pour les lectrices contemporaines, le recueil offre trois portes d'entrée. D'abord, un témoignage de première main sur la vie saphique en France au tournant du XXe siècle, époque où la bourgeoisie parisienne tolérait certaines amours féminines à condition qu'elles restent codées et discrètes. Ensuite, un laboratoire d'écriture sur le désir féminin, où Colette invente une langue de la sensualité qui n'a presque pas vieilli. Enfin, une porte ouverte sur l'œuvre entière de Colette, dont les « Claudine », « Le blé en herbe » ou « Le pur et l'impur » prolongent l'enquête.

Lire Colette aujourd'hui, c'est aussi affronter ses zones d'ombre : la liaison avec son beau-fils, les ambiguïtés politiques de la Seconde Guerre mondiale, les compromissions parfois reprochées à sa fin de vie. Le canon lesbien francophone se construit aussi en regardant ces zones d'ombre en face, sans hagiographie.

Pour prolonger l'exploration des autrices saphiques majeures de la littérature française, ne manquez pas notre chronique consacrée à Simone de Beauvoir et Violette Leduc : un autre pan de l'histoire littéraire lesbienne francophone, où l'écriture du désir féminin s'invente sous le regard parfois ambigu d'une autre intellectuelle de premier plan.

Le canon lesbien francophone, une mémoire à réinventer

« Les vrilles de la vigne » fait partie de ces textes que la critique académique a longtemps lus en gommant leur dimension saphique. Aujourd'hui, les études queer francophones, encore moins développées qu'aux États-Unis ou au Royaume-Uni, commencent à restituer à Colette sa place exacte : celle d'une autrice qui a écrit le désir entre femmes avec une précision et une sophistication que peu d'écrivaines de son temps ont atteintes.

Pour les éditrices, libraires et lectrices qui font vivre la littérature saphique francophone contemporaine, ces textes fondateurs ne sont pas un musée. Ils sont une boîte à outils, un répertoire de gestes d'écriture, un héritage assumé.

Avant Colette et l'aveu sensuel de Missy, d'autres autrices et auteurs avaient déjà tenté de glisser des scènes lesbiennes dans la grande littérature française. Pour comprendre cette généalogie, lisez Quand Balzac écrivait une nouvelle lesbienne : l'analyse de « La Fille aux yeux d'or » comme préfiguration des audaces saphiques du XIXe siècle.

« Les vrilles de la vigne » dans le domaine public

Depuis le 3 août 2024, l'œuvre de Colette appartient au domaine public en France. Concrètement, cela signifie que « Les vrilles de la vigne » peut désormais être librement reproduit, cité, traduit, adapté ou réédité, sans avoir à s'acquitter de droits d'auteur. Pour la culture lesbienne francophone, c'est une opportunité majeure : éditions critiques annotées sous l'angle queer, anthologies thématiques, adaptations théâtrales ou audio - tout devient possible.

Pour les lectrices, cela veut surtout dire que le texte est désormais accessible gratuitement en version numérique sur de nombreuses plateformes patrimoniales, et que les rééditions papier se multiplient. Plus aucune raison de reporter la découverte.

📌 À retenir

« Les vrilles de la vigne » de Colette n'est pas un simple recueil au programme du bac : c'est l'un des textes fondateurs de la littérature lesbienne francophone, où la sensualité saphique s'écrit sans jamais se nommer. À redécouvrir aujourd'hui dans toute son ampleur, en remettant au centre les nouvelles que l'institution scolaire continue parfois de mettre de côté.

Questions fréquentes sur « Les vrilles de la vigne » de Colette

« Les vrilles de la vigne » est-il un livre lesbien ?

Le recueil n'est pas exclusivement lesbien : il contient 20 nouvelles autour de la nature, de l'enfance, du temps. Mais deux d'entre elles, « Chanson de la danseuse » et « Nuit blanche », évoquent ouvertement la relation amoureuse et sensuelle de Colette avec une autre femme, Mathilde de Morny dite « Missy ».

Qui est Missy, l'amante de Colette dans le recueil ?

Mathilde de Morny, dite « Missy » ou « Monsieur le marquis », est la marquise de Belbeuf, fille du duc de Morny et compagne de Colette de 1906 environ à 1911. Ouvertement lesbienne, transmasculine au sens contemporain du terme, elle a marqué la vie lesbienne et queer parisienne de la Belle Époque.

Pourquoi le scandale autour de « Rêves d'Égypte » ?

En 1907, Colette et Missy jouent ensemble cette pantomime au Moulin Rouge. Colette y est à moitié nue, Missy joue un explorateur égyptologue qui l'embrasse goulûment. La scène déclenche un scandale public et le préfet de police Lépine finit par interdire le spectacle, moins pour son contenu lesbien explicite que pour la transgression de genre incarnée par Missy.

« Les vrilles de la vigne » est-il dans le domaine public ?

Oui. L'œuvre de Colette est entrée dans le domaine public en France le 3 août 2024, soit 70 ans après sa mort survenue en 1954. Le recueil peut donc être lu gratuitement en numérique et fait l'objet de rééditions multiples.

Faut-il lire les autres œuvres de Colette pour comprendre « Les vrilles de la vigne » ?

Non. Le recueil se lit indépendamment du reste de l'œuvre. Mais pour les lectrices qui voudraient approfondir la trajectoire saphique de Colette, les « Claudine », « Le pur et l'impur » et la correspondance offrent des prolongements précieux.

Pourquoi Colette est-elle considérée comme une autrice lesbienne francophone majeure ?

Pour la précision de son écriture du désir féminin, pour sa relation publique avec Mathilde de Morny au début du XXe siècle, et pour la place que ses textes accordent à la sensualité entre femmes - éléments qui en font une référence centrale de la mémoire littéraire saphique francophone, au même titre que Renée Vivien ou Natalie Clifford Barney.

Sources


Article mis à jour le 27 avril 2026
LM
Article signé
La rédaction de Lesbia Mag
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