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La disparition des bars lesbiens à Montréal

(Temps de lecture: 6 - 11 minutes)

Disparition des bars lesbiens à Montréal, vestiges du Drugstore et du Plateau Mont-Royal

Le secteur du Plateau Mont-Royal, à Montréal, était autrefois un refuge pour les lesbiennes. Kim Brien se remémore des soirées où l'on avait l'impression d'être "dans un rêve", alors que les femmes dansaient, se contemplaient et flirtaient. Aujourd'hui, plus aucun bar lesbien permanent ne subsiste dans la métropole québécoise.

📍 Lieu : Montréal, Plateau Mont-Royal et Village
📅 Dernier bar lesbien fermé : Le Drugstore, 2014, rue Sainte-Catherine
👥 Voix interviewées : Kim Brien, Tara Chanady (Réseau des lesbiennes du Québec), Line Chamberland (UQAM), Alexandra Ketchum (McGill)
🔎 Sources reportages : Radio-Canada, CBC News

❓ Pourquoi n'y a-t-il plus de bars lesbiens à Montréal ?

La fermeture du Drugstore en 2014 a marqué la disparition du dernier bar lesbien permanent à Montréal. Selon Radio-Canada et la sociologue Line Chamberland, trois facteurs convergent : gentrification du Plateau Mont-Royal et hausse des loyers, écart salarial femmes-hommes qui fragilise la clientèle, et émergence d'une culture queer mixte qui a redistribué la sociabilité hors des espaces strictement lesbiens.

Sommaire

Une mémoire vivante du Plateau Mont-Royal

"Nous nous sentions libres. Nous avions vraiment l'espace pour être nous-mêmes", a partagé Kim Brien, actuellement dans la quarantaine, en se rappelant de sa jeunesse passée dans des bars où elle pouvait exprimer son homosexualité sans subir de jugements. Elle mentionne aussi que le personnel connaissait bien ses habitués et qu'il existait un réel esprit communautaire.

Kim Brien fait partie de ces générations de femmes qui ont fréquenté les bars lesbiens de Montréal, une époque aujourd'hui révolue, au grand regret de nombreuses jeunes femmes lesbiennes. Les années 1990 ont marqué le début de la fin de ces lieux, et en 2014, le Drugstore, dernier bar lesbien de Montréal, a définitivement fermé ses portes.

💬 "Dans les années 1950, les bars étaient des lieux où les gens se réunissaient clandestinement pour pouvoir exister, pour pouvoir avoir des relations intimes, car c'était impossible ailleurs."

- Tara Chanady, Réseau des lesbiennes du Québec, citée par Radio-Canada (2024)

Son enseigne distincte demeure visible sur la rue Sainte-Catherine dans le Village, mais la façade est barricadée et délabrée. Kim Brien se rappelle de l'endroit comme étant très dynamique, avec ses terrasses toujours bondées. Tara Chanady, responsable du Réseau des lesbiennes du Québec, précise que pour comprendre la disparition des bars lesbiens, il est essentiel de connaître leurs origines.

Un refuge au milieu de la répression légale

Les passants peuvent voir une pizzeria apparemment anodine sur la rue Sainte-Catherine sans se douter qu'elle abritait autrefois l'un des tout premiers bars lesbiens de Montréal, Le Zanzibar, dans les années 1950. À une rue de là, sur la rue Saint-André, se trouvait Les Ponts de Paris, qui a ouvert ses portes en 1955. Aujourd'hui, cet endroit est devenu un immeuble résidentiel.

Ces lieux étaient autrefois les seuls espaces où les lesbiennes pouvaient se rassembler à une époque où l'homosexualité était encore pénalement réprimée au Canada, jusqu'à la décriminalisation de 1969 portée par le ministre Pierre Elliott Trudeau.

D'après Line Chamberland, sociologue retraitée et ancienne directrice de la Chaire de recherche sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres de l'Université du Québec à Montréal, ces établissements étaient également des refuges sécurisés pour les homosexuels et les travailleuses du sexe. Selon elle, leur clientèle principale était composée de lesbiennes de la classe ouvrière. Mais elle précise qu'ils étaient également la cible de descentes de police violentes et qu'ils étaient considérés comme "peu recommandables".

💡 Le saviez-vous ? Selon Radio-Canada, Montréal comptait huit bars lesbiens en 1988, principalement concentrés sur le Plateau Mont-Royal. En 2014, il n'en restait plus aucun. Le Réseau des lesbiennes du Québec a depuis lancé des démarches pour faire reconnaître la valeur patrimoniale de l'enseigne du Drugstore, posée en 1998 et toujours visible rue Sainte-Catherine.

Dans les années 1970 et 1980, après l'émeute de Stonewall à New York en juin 1969 qui a marqué le début du mouvement pour les droits des homosexuels, d'autres bars exclusivement pour les lesbiennes ont commencé à apparaître. Tandis que les lieux pour les hommes gais se trouvent partout dans le Village, les bars pour lesbiennes étaient concentrés juste au nord, dans le Plateau Mont-Royal. Avec la gentrification et la hausse des loyers, beaucoup n'ont pas pu survivre. Aujourd'hui encore, le coût des loyers reste le principal obstacle à l'ouverture de nouveaux lieux, explique Line Chamberland.

Pour replacer cette histoire dans le contexte plus large de la culture lesbienne francophone, notre dossier sur les 12 femmes lesbiennes célèbres qui ont réécrit les règles resitue les figures qui ont rendu possibles ces espaces de sociabilité.

L'émergence des espaces mixtes queer

Le contraste est frappant avec le Village, qui abrite encore de nombreux lieux pour les hommes gais, notamment des bars en cuir, des clubs de danse et des clubs de strip-tease pour hommes. Alexandra Ketchum, professeure de genre, de sexualité et de féminisme à l'Institut McGill pour les études sur le genre, la sexualité et le féminisme, pense que la disparité économique et l'écart salarial entre les hommes et les femmes sont en grande partie responsables de cette situation. En conséquence, il est plus difficile pour les bars lesbiens de maintenir une clientèle régulière et de générer des bénéfices.

Line Chamberland précise également que, d'une manière générale, les femmes ont tendance à privilégier leur vie personnelle et privée, alors que la culture de la séduction est très répandue chez les hommes gays.

💬 "Les femmes sont plus enclines à trouver une sociabilité basée sur leur réseau d'amis. Les hommes, en revanche, considèrent la vie publique et la présence de bars comme allant de soi."

- Line Chamberland, sociologue, citée par Radio-Canada (2024)

Elle a également mentionné un stéréotype répandu selon lequel les lesbiennes ont tendance à s'engager dans des relations à long terme et préfèrent rester à la maison avec leur partenaire plutôt que de fréquenter les bars. Elle souligne qu'il n'existe pas de données pour appuyer cette affirmation, mais pense que ce cliché a une part de vérité.

La disparition des bars lesbiens n'est pas unique à Montréal. Selon les données reprises par Radio-Canada et CBC News en 2024, il n'en reste plus aucun au Canada, et il y en a moins de 30 aux États-Unis recensés par le Lesbian Bar Project, dont une partie concentrée à New York et en Californie. L'émergence d'une culture queer, plutôt que simplement gay, a également conduit à la création de lieux plus inclusifs qui accueillent toutes les personnes sous l'ombrelle 2SLGBTQI+.

Près de deux décennies après avoir arrêté de fréquenter les bars lesbiens, Kim Brien, désormais mère de deux enfants, affirme qu'elle se sent très à l'aise lorsqu'elle sort avec sa partenaire. "Aujourd'hui, les lesbiennes sont présentes partout. C'est beaucoup plus accessible. Nous pouvons aller dans n'importe quel bar et il est gay-friendly", dit-elle. Mais elle admet que les espaces pour les lesbiennes manquent et qu'il serait agréable d'en voir plus apparaître.

Sur la persistance des espaces communautaires francophones, notre couverture de la 6e Marche des fiertés lesbiennes de Lyon 2026 documente comment d'autres villes francophones tentent aujourd'hui de reconstruire des moments de visibilité dédiés.

Nouveaux collectifs saphiques et soirées lesbiennes

Pour combler cette lacune, des collectifs saphiques et lesbiens ou des événements axés sur le saphisme ont émergé ces dernières années. La plupart des collectifs changent de lieu pour chaque événement, mais certains établissements organisent des événements réguliers.

Par exemple, le bar Champs, situé sur le boulevard Saint-Laurent, a institué des "soirées gouines" chaque lundi, avec un succès éclatant. Le bar est décoré de drapeaux de la Fierté et comporte même un panneau avec l'inscription "Lesbiennes" en néon rouge cursif. Une politique stricte de non-haine et de non-harcèlement y est appliquée pour maintenir une ambiance accueillante et détendue. Auparavant, Champs était connu comme un bar sportif avec une clientèle principalement masculine.

L'Idéal, situé sur la rue Ontario, a également acquis une réputation d'endroit accueillant pour les homosexuels, car il héberge fréquemment des événements organisés par des collectifs saphiques, bien qu'il ne se définisse pas comme un bar gay. Le manque d'espaces dédiés aux lesbiennes peut également compliquer la tâche de celles qui viennent de faire leur coming out et qui ont du mal à trouver leur place au sein de la communauté, a déclaré Tara Chanady.

Sur les ressorts politiques de la visibilité lesbienne contemporaine, notre billet sur la visibilité lesbienne comme enjeu politique prolonge la réflexion ouverte par la disparition de ces lieux dédiés.

Repère Détail
Premiers bars lesbiens Le Zanzibar (rue Sainte-Catherine), Les Ponts de Paris (rue Saint-André, 1955)
Pic historique 8 bars lesbiens à Montréal en 1988 (source Radio-Canada)
Quartier-clé Plateau Mont-Royal puis Village
Dernier bar lesbien fermé Le Drugstore, rue Sainte-Catherine, fermeture 2014
Lieux relais actuels Bar Champs (soirées gouines hebdomadaires), L'Idéal
Cause principale citée Gentrification, écart salarial femmes-hommes, mixité queer
Comparaison nord-américaine Aucun bar lesbien permanent au Canada, moins de 30 aux États-Unis (Lesbian Bar Project)

⚖️ En un coup d'œil

✅ Mémoire vive d'un patrimoine lesbien montréalais documenté par Radio-Canada et CBC
✅ Voix universitaires : Line Chamberland, Alexandra Ketchum, Tara Chanady
✅ Phénomène générique : aucun bar lesbien permanent au Canada, moins de 30 aux États-Unis
❌ Aucune ouverture pérenne en vue : seules des soirées hebdomadaires comblent la demande

📌 À retenir

La disparition des bars lesbiens à Montréal n'est pas un accident local mais un symptôme nord-américain. Gentrification, écart salarial et culture queer mixte ont remplacé un tissu de huit bars en 1988 par des soirées itinérantes. Le Drugstore subsiste comme enseigne fantôme rue Sainte-Catherine, dernière trace visible d'un patrimoine que le Réseau des lesbiennes du Québec cherche aujourd'hui à protéger.

Questions fréquentes sur les bars lesbiens à Montréal

Pourquoi les bars lesbiens ont-ils disparu à Montréal ?

Trois facteurs convergent selon Radio-Canada et la sociologue Line Chamberland : la gentrification du Plateau Mont-Royal et la hausse des loyers, l'écart salarial entre femmes et hommes qui rend la clientèle plus fragile économiquement, et l'émergence d'une culture queer mixte qui a redistribué la sociabilité lesbienne dans des lieux non dédiés.

Quel était le dernier bar lesbien de Montréal ?

Le Drugstore, situé rue Sainte-Catherine dans le Village, est considéré comme le dernier bar lesbien permanent de Montréal. Il a fermé ses portes en 2014. Son enseigne, posée en 1998, est encore visible aujourd'hui sur une façade barricadée, et le Réseau des lesbiennes du Québec mène des démarches pour la faire reconnaître patrimoniale.

Y a-t-il encore des bars lesbiens au Canada ?

Selon les données reprises par Radio-Canada et CBC News en 2024, il n'existe plus aucun bar lesbien permanent au Canada. Quelques lieux mixtes accueillent régulièrement des soirées dédiées, comme le bar Champs sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal, qui organise une soirée gouines chaque lundi.

Combien de bars lesbiens existaient à Montréal dans les années 1980 ?

Selon Radio-Canada, Montréal comptait huit bars lesbiens en 1988, la majorité concentrée sur le Plateau Mont-Royal. La fermeture en cascade s'est étalée des années 1990 jusqu'à 2014, date de fermeture du Drugstore. Les noms cités dans la mémoire collective incluent Le Zanzibar, Les Ponts de Paris ou encore Le Drugstore.

Où sortir en soirée lesbienne à Montréal aujourd'hui ?

Plusieurs collectifs saphiques organisent des événements itinérants. Deux lieux relais reviennent régulièrement : le bar Champs sur le boulevard Saint-Laurent, avec ses soirées gouines hebdomadaires, et L'Idéal sur la rue Ontario, qui accueille fréquemment des événements organisés par des collectifs saphiques et lesbiens.

Pourquoi reste-t-il davantage de bars gays masculins ?

Alexandra Ketchum, professeure à l'Institut McGill pour les études sur le genre, la sexualité et le féminisme, pointe la disparité économique et l'écart salarial entre hommes et femmes. Line Chamberland ajoute que la sociabilité féminine privilégie souvent les réseaux d'amis privés, alors que la culture des bars reste plus structurante pour les hommes gays.

Le Réseau des lesbiennes du Québec cherche-t-il à rouvrir un bar ?

À ce jour, aucun projet d'ouverture d'un bar lesbien permanent n'a été annoncé par le Réseau des lesbiennes du Québec. Selon Tara Chanady, sa responsable, le réseau privilégie la reconnaissance patrimoniale du Drugstore et le soutien aux collectifs saphiques itinérants. Une éventuelle relance dépendra largement de l'évolution des loyers commerciaux dans le centre de Montréal.

Sources


Article mis à jour le 30 avril 2026
LM
Article signé
La rédaction de Lesbia Mag
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