De la frustration d'être lesbienne - quand les héroïnes littéraires ne nous ressemblent pas

Etrange assertion, me direz-vous, surtout ici. Tout à fait d'accord - mais permettez-moi de m'expliquer. Parce que cette frustration, vous l'avez peut-être ressentie vous aussi : vous ouvrez un roman que tout le monde recommande, vous vous attachez à une héroïne forte, intelligente, indépendante... et au chapitre quatre, elle tombe amoureuse d'un homme. Encore. Toujours.
Pour reprendre les pensées de Simone de Beauvoir ou de Monique Wittig, chaque femme naît homosexuelle. Les contraintes sociales, la pression familiale, le regard des hommes : autant de forces qui dévient très tôt les désirs féminins de leur trajectoire naturelle. La plupart des femmes finissent par s'attacher à des hommes. La plupart des héroïnes littéraires aussi.
Et c'est là que commence, pour les lectrices lesbiennes, une frustration bien particulière.
Simone de Beauvoir avait raison : les héroïnes littéraires naissent hétérosexuelles par défaut
La littérature grand public - romans policiers, séries historiques, thrillers, comédies romantiques - a longtemps fonctionné sur un principe implicite : la protagoniste féminine cherche un homme, ou en a un, ou en aura un. L'hétérosexualité n'est pas une caractéristique du personnage, c'est son état par défaut, son horizon narratif obligé.
Ce n'est pas anodin. Quand vous lisez des centaines de romans et que, dans chacun d'eux, la femme principale finit avec un homme, quelque chose se passe dans votre esprit. Vous commencez à intérioriser l'idée que les femmes comme vous - les femmes qui aiment les femmes - n'existent pas dans la grande littérature. Ou si peu. Ou en tout cas pas en héroïnes.
La frustration dont je parle ici n'est pas une frustration politique abstraite. C'est une frustration de lectrice, intime, presque physique : celle de ne jamais se reconnaître dans la protagoniste qu'on est en train d'aimer.
Georgiana de Rannoch : une héroïne des années 1930 qui ose tout... sauf aimer les femmes
Prenons un exemple concret. Rhys Bowen, autrice britannique prolifique, a créé l'une des séries policières historiques les plus populaires du moment : Son espionne royale enquête, avec pour héroïne Georgiana de Rannoch. Nous sommes dans les années 1930. Georgiana est la 34e dans l'ordre de succession au trône britannique, désargentée, drôle, débrouillarde. Elle enquête sur des meurtres tout en naviguant les codes rigides de l'aristocratie anglaise.
En tant que lectrice, on adore Georgiana. Elle est vive, autonome, elle refuse de se laisser enfermer dans les rôles qu'on lui assigne. Et pourtant... elle finit inexorablement par s'éprendre de Darcy, le séduisant irlandais qui réapparaît régulièrement dans sa vie.
Imaginez un seul instant Georgiana amoureuse d'une autre femme. De sa complice Belinda, peut-être, avec qui elle partage tant de secrets. La série aurait une toute autre dimension. Elle serait révolutionnaire - et elle correspondrait peut-être bien mieux à la réalité d'une certaine noblesse britannique de l'entre-deux-guerres, où les relations entre femmes n'étaient pas si rares.
Mais non. Darcy. Toujours Darcy.
Molly Murphy : New York 1900, même schéma
Rhys Bowen a aussi créé la série Molly Murphy, dont l'héroïne est une immigrée irlandaise débarquée à New York au début du 20e siècle. Molly est encore plus frappante dans sa modernité : elle travaille comme détective privée, elle se bat pour son indépendance dans une ville et une époque qui lui opposent tous les obstacles possibles.
La série propose pourtant deux personnages secondaires lesbiens absolument remarquables : Sid et Gus, deux femmes qui vivent ensemble, ouvertement, dans le Greenwich Village bohème de l'époque. Elles sont intelligentes, libres, attachantes. Et ce sont elles, ces personnages secondaires, qui correspondent à ce que des milliers de lectrices lesbiennes auraient voulu trouver en héroïne principale.
On ne peut pas reprocher à Rhys Bowen de ne pas savoir écrire des personnages lesbiens - elle le fait, et elle le fait bien. Mais dans la logique du marché éditorial grand public, ces personnages restent en périphérie. Le coeur du récit, la romances principale, appartient à Molly et à son inspecteur de police.
La frustration, ici, est précise : les lesbiennes existent dans ces romans. Elles sont même bien écrites. Mais elles ne sont jamais l'héroïne.
Et les autres - Emma, Manon, et toutes celles qui auraient pu aimer les femmes
La frustration dépasse les séries contemporaines. Elle remonte jusqu'aux grandes héroïnes de la littérature classique. Emma Bovary, qui s'ennuie et rêve d'une vie plus grande - et si cet ennui était aussi la marque d'une attirance refoulée pour les femmes de son village ? Manon Lescaut, qui bouleverse tous les hommes qu'elle croise - et si elle avait rencontré une femme qui la méritait vraiment ?
Ce n'est pas une lecture déformée. C'est le droit légitime de chaque lectrice à imaginer des héroïnes qui lui ressemblent. C'est aussi ce que font les autrices de littérature lesbienne depuis des décennies : elles réécrivent les codes. Elles donnent aux femmes des histoires d'amour entre femmes. Elles créent des héroïnes qui ne cherchent pas d'homme.
D'autres séries aussi : Vicky Hill, journaliste de province dans les romans de Hannah Dennison, ou Kat Stanford, détective texane chez Karin Slaughter - des femmes fortes, des femmes intéressantes, des femmes condamnées à des romances hétérosexuelles par la logique commerciale de l'édition mainstream.
Pourquoi ce manque de représentation lesbienne dans la fiction grand public ?
La réponse courte : le marché. Les éditeurs grand public ont longtemps estimé que les lecteurs et lectrices "moyennes" - code pour "hétérosexuels" - ne s'identifieraient pas à une héroïne lesbienne. Cette hypothèse est de plus en plus contestée. Le succès de séries comme Killing Eve ou Orange Is the New Black montre qu'un public très large peut s'attacher à des personnages féminins qui aiment les femmes.
La réponse longue est plus complexe. Elle implique des siècles d'effacement littéraire - les autrices lesbiennes publiaient sous pseudonyme masculin, les relations entre femmes étaient codées en "amitié intense", les fins heureuses pour les couples de femmes étaient socialement et commercialement impensables. Cette histoire pèse encore sur la production actuelle.
Il y a aussi une question d'intersectionnalité que l'édition grand public ignore souvent. Etre lesbienne, en 2024 comme en 1900, ne se vit jamais de façon isolée. Cela s'entrelace avec la classe sociale, la race, la géographie, le handicap. Les héroïnes lesbiennes dans les rares romans qui existent sont souvent blanches, occidentales, urbaines. La représentation est incomplète même là où elle existe.
Des héroïnes lesbiennes existent - et elles méritent d'être connues
La frustration n'est pas une impasse. La littérature lesbienne existe, elle est riche, elle est diverse, et elle offre exactement ce que les grandes séries grand public refusent : des héroïnes qui aiment les femmes.
Dans le genre policier et thriller, des autrices comme Katherine V. Forrest (série Kate Delafield) ou Laurie King (Mary Russell) ont ouvert la voie. En littérature francophone, les maisons d'édition spécialisées - dont Homoromance Éditions - publient depuis des années des polars lesbiens, des thrillers sapphiques, des romans historiques avec des héroïnes qui ne tombent pas amoureuses d'hommes.
La différence fondamentale : dans un roman lesbien, la romance entre femmes n'est pas un détail, une sous-intrigue, un personnage secondaire. Elle est au coeur du récit. L'héroïne existe pleinement, avec ses désirs, ses amours, ses conflits - sans jamais devoir justifier son orientation ou la mettre entre parenthèses.
C'est cette différence que les lectrices lesbiennes cherchent. Pas seulement une visibilité de façade. Une véritable présence.
- Héroïnes lesbiennes chez les Vikings et dans les livres
- 7 livres avec des super-héroïnes lesbiennes ou bi à découvrir
- Témoignage : les livres lesbiens auraient pu changer ma vie
Ce que la lecture lesbienne change vraiment
Se voir représentée dans un roman, c'est plus qu'un plaisir de lecture. C'est une forme de validation. Une confirmation que votre vie, vos désirs, votre façon d'aimer - tout cela existe aussi dans les histoires que l'humanité se raconte à elle-même.
Pour les adolescentes lesbiennes qui cherchent des repères, pour les femmes qui découvrent leur orientation à l'âge adulte, pour celles qui ont grandi dans des environnements où leur identité était invisible ou stigmatisée : un livre avec une héroïne lesbienne peut changer quelque chose de fondamental.
La frustration de ne pas se voir dans Georgiana de Rannoch ou Molly Murphy n'est donc pas anodine. Elle dit quelque chose sur ce que la culture grand public choisit de normaliser, de rendre universel. Et elle donne envie de chercher autre chose - ou de l'écrire.
Les autrices lesbiennes le font depuis des décennies. Les maisons d'édition lesbiennes le font. Les lectrices qui achètent, recommandent, parlent de ces livres le font aussi.
La visibilité lesbienne passe aussi par les rayonnages des bibliothèques et des librairies. Par les héroïnes qu'on choisit de lire - et de défendre.
Pourquoi ce sujet compte pour la communauté lesbienne et queer
La représentation littéraire n'est pas un luxe. Elle est un outil de construction identitaire. Dans une société où le mot "lesbienne" fait encore peur, dans un monde où les clichés sur les couples lesbiens persistent, les histoires qu'on raconte ont un poids politique réel.
Quand une héroïne de roman policier est lesbienne - quand elle enquête, aime, souffre, triomphe en tant que femme qui aime les femmes - elle normalise cette réalité. Elle la rend visible, désirable, humaine. Elle dit aux lectrices : vous existez. Vos histoires méritent d'être racontées.
La frustration est le point de départ. La revendication, c'est ce qui vient après.
FAQ - Représentation lesbienne dans la littérature
Pourquoi si peu d'héroïnes lesbiennes dans les romans grand public ?
Les raisons sont historiques et commerciales. Pendant des siècles, les relations entre femmes ont été effacées ou codées dans la littérature. L'édition grand public a longtemps estimé - à tort - qu'une héroïne lesbienne réduisait le potentiel commercial d'un roman. Cette logique évolue, mais lentement.
Existe-t-il des romans policiers avec des détectives lesbiennes ?
Oui, et ils sont de plus en plus nombreux. En anglais, la série Kate Delafield de Katherine V. Forrest est une référence. En français, plusieurs maisons d'édition spécialisées publient des polars lesbiens. Consultez notre sélection de livres lesbiens pour des recommandations vérifiées.
Comment trouver des romans lesbiens de qualité ?
Les catalogues des maisons d'édition lesbiennes francophones (Homoromance Éditions, Reines de Coeur, KTM Éditions) sont d'excellents points de départ. Les communautés de lectrices en ligne - forums, groupes Facebook, bookstagram - partagent régulièrement des recommandations.
La frustration face aux héroïnes hétérosexuelles est-elle partagée ?
Largement. De nombreuses lectrices lesbiennes évoquent cette expérience : l'attachement à une héroïne suivi de la déception d'une romance hétérosexuelle. C'est une des raisons pour lesquelles la littérature lesbienne spécialisée connaît un essor ces dernières années.
Y a-t-il des héroïnes lesbiennes dans la littérature classique française ?
Quelques-unes, souvent marginalisées ou codées. Proust évoque des relations entre femmes. Colette a écrit des personnages bisexuels et lesbiens. Monique Wittig a produit une oeuvre entièrement centrée sur l'expérience lesbienne. Mais dans la fiction populaire et commerciale, l'héroïne lesbienne reste l'exception.
Vous aimerez aussi
Articles sur le même sujet
MOD_TAGS_SIMILAR_NO_MATCHING_TAGSPour participer au Mag, lisez cet article



