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Témoignage : Je suis lesbienne et les livres lesbiens auraient pu changer ma vie

Billets d'humeur
(Temps de lecture: 5 - 9 minutes)

Témoignage : Je suis lesbienne et les livres lesbiens auraient pu changer ma vie

Je suis née en France dans les années 80, à une époque où les modèles lesbiens étaient rares, surtout pour les jeunes filles. Les seules figures que je pouvais vaguement identifier comme homosexuelles étaient des célébrités anglo-saxonnes comme Elton John ou, plus tard, Ellen DeGeneres. Au lycée, je sortais avec des garçons mais je ne ressentais rien. Je voulais désespérément être comme tout le monde. Il m'a fallu attendre ma dernière année de lycée pour admettre que j'étais différente, et que ça me faisait trop souffrir pour continuer à le cacher.

Sommaire

Grandir lesbienne sans modèles dans les années 1980-1990

Quand je repense à ces années, je ressens encore cette douleur. Je me souviens des nuits passées à supplier Dieu de ne pas me rendre homosexuelle. Un jour, un garçon de mon équipe d'athlétisme m'a accusée, moi et mes amies, d'être lesbiennes. J'ai ri, en répondant : « Tu rêves. » Je cachais ma véritable identité derrière des bières bon marché, tandis que la haine que je ressentais pour moi-même ne cessait de grandir.

Le quasi-désert éditorial francophone avant les années 2000

Dans la France de mon adolescence, les rayons des libraires proposaient quelques romans saphiques signés Violette Leduc, Jocelyne François ou Mireille Best, mais ces livres n'atteignaient presque jamais une jeune fille de 15 ans sans réseau militant. La littérature lesbienne francophone existait, mais elle circulait en librairies spécialisées, par bouche-à-oreille et dans quelques bibliothèques universitaires. Pour une adolescente de province, la probabilité de tomber sur un roman lesbien dans un CDI de lycée était statistiquement proche de zéro. Cette pauvreté de représentations n'est pas anecdotique : elle allonge la durée du placard, retarde les premiers récits positifs et laisse le terrain à la honte.

L'écriture, premier refuge pour se nommer lesbienne

C'est dans les livres, dans mes cours d'écriture créative et dans le journal littéraire de mon école que j'ai commencé à trouver un peu de paix. L'écriture me permettait de me voir telle que j'étais vraiment, de comprendre que je pouvais être bien plus qu'un simple stéréotype. Je pouvais être une fille aimante, une sœur attentive, une amie loyale, une athlète déterminée, mais aussi une jeune femme qui rêvait d'avoir une petite amie. Au fil de mes poèmes, j'ai progressivement abandonné les pronoms ambigus pour utiliser des termes explicitement féminins. Quand j'ai enfin eu le courage de me confier à ma meilleure amie, je lui ai simplement montré l'un de mes poèmes. À ma grande surprise, le monde ne s'est pas écroulé. Elle a souri et m'a dit : « C'est un beau poème. On va au centre commercial ? »

J'ai eu de la chance.

Coming-out familial : un privilège qui n'est pas universel

Quand j'ai fait mon coming-out à mes parents, ils m'ont dit qu'ils m'aimeraient toujours et qu'ils voulaient que je sois heureuse. Ce n'est pas le cas pour plus de 40 % des jeunes LGBTQ, qui se retrouvent à la rue après avoir révélé leur orientation à leur famille. Nous faisons face à une véritable crise de santé mentale parmi les jeunes avec 41 % d'entre eux ayant sérieusement envisagé de se suicider l'année dernière, la majorité vivant dans des foyers qui ne les acceptent pas.

Ce que disent les études sur la santé mentale des jeunes LGBTQ+

Les enquêtes annuelles du Trevor Project aux États-Unis documentent depuis plus de dix ans une vulnérabilité supérieure des jeunes lesbiennes, gays, bisexuels, trans et queer : pensées suicidaires, épisodes dépressifs, ruptures familiales. Ces résultats convergent avec ceux du Williams Institute (UCLA) et, côté francophone, avec les travaux de SOS homophobie en France dont le rapport annuel recense année après année des centaines de témoignages de rejet familial, d'insultes scolaires et de violences intrafamiliales visant des adolescentes lesbiennes ou bisexuelles. La présence ou l'absence de récits positifs dans leur environnement immédiat, et au premier rang desquels les livres accessibles à l'école, fait partie des facteurs protecteurs documentés.

Pourquoi les livres lesbiens en bibliothèque scolaire changent des vies

Certains parents opposés à l'inclusion des livres lesbiens et queer dans les écoles prétendent que ces ouvrages ne sont pas appropriés pour les enfants. Mais pour être claire, ces livres sont simplement disponibles, ils ne sont imposés à personne. Il n'y a rien de sexuel ou de provocant dans ces histoires qui véhiculent simplement un message universel et non politique : nous sommes tous différents, et nous méritons tous d'être traités avec respect. Refuser ces livres par peur qu'ils « rendent les enfants homosexuels » revient à ignorer une vérité fondamentale : ni l'art, ni la culture populaire, ni même les aliments vegan ne peuvent rendre quelqu'un homosexuel. Je suis née comme ça.

Book bans : ce que révèle la vague américaine

L'association américaine PEN America documente depuis 2021 une vague de retraits de livres dans les bibliothèques scolaires aux États-Unis. Les ouvrages visés comportent, dans une large proportion, des personnages lesbiens, gays, trans ou issus des minorités racisées. Autrement dit : ce ne sont pas les livres « choquants » qui sont ciblés, ce sont en grande partie les livres dans lesquels une adolescente lesbienne pourrait précisément se reconnaître. Le mécanisme est le même que celui qui a longtemps privé de représentations les jeunes françaises des années 1980 et 1990, simplement accéléré et politisé. Retirer ces livres ne « protège » personne, cela rallonge la solitude des adolescentes lesbiennes.

Être parent aujourd'hui, avec le souvenir d'avoir été cet enfant

Je me demande combien de parents qui s'opposent à ces livres finiront par avoir une fille lesbienne ou un enfant gay ou queer. La réalité, aussi terrible soit-elle, est que ces parents n'ont que deux choix : aimer et accepter leur enfant, ou risquer de le perdre. Maintenant que je suis moi-même parent, je ressens plus que jamais que notre seul objectif en tant que parents est d'aimer nos enfants pour ce qu'ils sont réellement, et non pour ce que nous voudrions qu'ils soient.

Encadré : à retenir

Un livre lesbien posé dans un CDI, une bibliothèque municipale ou une maison familiale ne « fabrique » pas des lesbiennes. Il raccourcit la durée pendant laquelle une adolescente lesbienne se croit seule au monde. C'est sur cette fenêtre-là, parfois quelques années, parfois une décennie, que se joue une partie de sa santé mentale future.

Transmettre la reconnaissance aux prochaines générations

Pendant plusieurs années, un supermarché de ma ville natale a affiché un poème que j'avais écrit pour ma mère dans le journal littéraire de mon école. J'y racontais comment elle m'avait appris que les jouets rouges et bleus pouvaient jouer ensemble, et que Barbie n'avait pas besoin de Ken pour être heureuse. J'aime imaginer qu'une jeune fille passant par ce magasin a peut-être lu ce poème et s'y est reconnue, ne serait-ce qu'un instant. Cette étincelle de reconnaissance, ce sentiment de « je ne suis pas seule », est tout ce que je voulais enfant.

J'ai trouvé mon bonheur et ma communauté, et je veux que chaque enfant ait la chance de faire de même.

Ressources : livres et récits lesbiens francophones pour se reconnaître

La littérature saphique francophone s'est considérablement étoffée depuis les années 2010. Notre sélection de romans lesbiens incontournables rassemble des titres contemporains et des classiques, du coming-of-age aux fresques historiques, pour celles qui cherchent exactement ce qui manquait dans leur adolescence.

Pour les récits de coming-out vécus, le texte L'histoire de mon coming-out lesbien prolonge ce témoignage avec une voix différente, dans un contexte lui aussi francophone.

Enfin, pour retracer la filiation littéraire lesbienne au-delà des best-sellers contemporains, le portrait Paula Dumont : une autrice engagée au service de la visibilité lesbienne donne un exemple précis du travail de transmission qu'ont mené les autrices lesbiennes francophones pour que de tels livres existent.

FAQ : livres lesbiens, jeunesse et représentation

Les livres lesbiens peuvent-ils "rendre" un enfant homosexuel ?

Non. Aucune étude scientifique ne montre qu'un livre, un film ou un modèle culturel puisse modifier l'orientation sexuelle. Les livres lesbiens jouent un tout autre rôle : ils offrent une reconnaissance à l'enfant ou à l'adolescente déjà lesbienne, raccourcissent la période où elle se croit seule et réduisent la honte intériorisée.

À partir de quel âge peut-on proposer un livre avec des personnages lesbiens ?

Comme pour les livres avec des personnages hétérosexuels, tout dépend du contenu. Il existe aujourd'hui des albums jeunesse qui représentent des familles avec deux mamans dès 3 ans, des romans "middle grade" pour les 9-12 ans, et de la littérature young adult à partir de 13-14 ans. Le critère pertinent est l'adéquation au niveau de lecture, pas l'orientation des personnages.

Comment choisir un premier roman lesbien pour une adolescente ?

Le plus simple est de partir de ses goûts de lecture habituels, romance, fantastique, contemporain, historique, thriller, et de chercher un équivalent saphique. La règle est identique à celle d'un autre roman : personnages crédibles, fin non tragique, et si possible une autrice lesbienne elle-même. Les catalogues de maisons francophones spécialisées comme Homoromance Éditions facilitent ce filtrage par genre.

Que dire à un parent qui refuse qu'un livre lesbien soit proposé en classe ?

On peut rappeler trois choses : ces livres ne sont pas imposés mais disponibles, ils traitent de relations et de sentiments pas de sexualité explicite, et ils constituent pour les élèves lesbiennes un facteur protecteur documenté contre l'isolement et la dépression. Le refus ne protège pas les enfants hétérosexuels, il isole les enfants lesbiens.

Pourquoi les livres lesbiens sont-ils plus rares que les livres gays dans les catalogues scolaires ?

Plusieurs raisons se cumulent : historiquement, la littérature lesbienne a été moins diffusée par les grandes maisons, les autrices lesbiennes ont longtemps écrit sous pseudonyme ou dans des circuits militants, et les sélections scolaires privilégient souvent des classiques masculins. La situation évolue, mais le rattrapage est lent, surtout en français.


Article mis à jour le 22 avril 2026
LM
Article signé
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