Le féminisme récupéré : quand l’émancipation devient marché

J'écoutais aujourd'hui une émission où Léna Rey intervenait sur les liens entre capitalisme, wokisme et féminisme. Elle expliquait que le capitalisme, dans sa logique d'expansion, a besoin de créer sans cesse de nouveaux marchés, et que le wokisme s'y prête parfaitement. On ne parle plus seulement de consommateurs, mais de patients à vie, dépendants de traitements hormonaux, de chirurgies, d'un système médical devenu industrie identitaire. En parallèle, la société se fragmente : des individus isolés, des femmes seules, des foyers divisés. Et cette fragmentation n'est pas neutre : elle alimente la consommation. Double loyer, double assurance, deux voitures, deux vies à financer.
Sommaire
À retenir
La récupération marchande du féminisme ne signifie pas que les luttes féministes ont échoué : elle révèle à quel point leurs idées ont été jugées influentes, au point d'être instrumentalisées. La tradition du féminisme lesbien et matérialiste, souvent effacée du récit dominant, offre des outils précieux pour penser une résistance collective à cette appropriation.
Le capitalisme et la création de marchés identitaires
Léna Rey avance que le capitalisme cherche constamment à créer de nouveaux marchés : nouveaux besoins, nouvelles dépendances, nouvelles identités à valoriser. Dans cette dynamique, le discours identitaire et de genre y joue un rôle stratégique : il produit des groupes fragmentés, des individus qui deviennent clients à vie, non pas seulement consommateurs, mais patients.
Le résultat : une société ultra-fragmentée, où les femmes seules, les individus isolés, les foyers disloqués deviennent de facto un terrain de marché. Une fragmentation qui assure une double consommation est un moteur du capitalisme. Ainsi, selon cette analyse, le problème n'est pas seulement la consommation, mais la manière dont le capitalisme fabrique la fragmentation sociale pour la stimuler.
Ce que Léna Rey identifie aussi, c'est la façon dont les grandes causes (égalité, genre, orientation sexuelle) sont devenues des vecteurs de marché, et non seulement des causes de justice. Le phénomène porte un nom dans la littérature critique : pinkwashing pour les enjeux LGBTQ+, femvertising pour le féminisme, deux termes qui désignent l'appropriation marketing de luttes politiques.
Le rôle des fondations et du philanthro-capitalisme
Un autre volet central de son argumentaire est le rôle joué par les grandes fondations privées, comme la Ford Foundation ou la fondation de George Soros, dans la diffusion et le financement de ces nouveaux discours. Ces structures, qui ne sont pas élues, exercent une influence considérable : elles financent des causes, des ONG, des think tanks, des médias, parfois des mouvements. En injectant de l'argent, elles définissent aussi des agendas, orientent des récits, fragmentent les sociétés selon des logiques identitaires.
Léna Rey suggère que sans ce soutien financier massif, les dynamiques woke resteraient anecdotiques. Mais grâce à ces fonds, elles deviennent structurelles, intégrées, et par conséquent profondément influentes. On passe donc de la politique démocratique classique à une politique par l'argent privé, ce qui pose la question de la légitimité : qui décide réellement ?
Elle note par ailleurs l'ironie : ce sont souvent des hommes blancs hétéros, issus de la finance ou de la tech, qui financent des mouvements dont ils sont ostensiblement les ennemis. On ne critique pas la main qui nourrit. Ce biais renforce, selon elle, une forme de récupération silencieuse où la critique radicale est neutralisée par la main qui la subventionne.
Le féminisme récupéré : de l'émancipation à la marchandisation
Dans son association des idées, Léna Rey articule que l'émancipation de la femme a été vendue comme une conquête, mais qu'en pratique elle s'est transformée en dispositif de marchandisation. Exemple : les plateformes comme OnlyFans, les droits à disposer de son corps revendiqués (ce qui est juste en soi), mais dans un cadre où ces corps deviennent marché, exploités, valorisés, consommés.
Elle soutient que ce sont surtout les hommes (clients, exploitants, capitalistes) qui gagnent à cette marchandisation. Les femmes, prétendument empowered, deviennent en réalité des actrices dans un marché inconscient où ce sont d'autres qui s'enrichissent. Le féminisme, ainsi récupéré, perd une partie de son contenu critique : il ne questionne plus seulement le patriarcat, il intègre la logique du profit. L'égalité devient, dans certains cas, une prestation à vendre, l'autonomie corporelle devient marchandise.
Par cette transformation, on peut craindre que l'émancipation se fasse au détriment de la solidarité collective, de la lutte contre les structures, et se réduise à des formes individuelles et consuméristes.
"Produire n'importe quoi, n'importe comment, pour n'importe qui et en faire le symbole de l'émancipation : c'est peut-être cela, le piège le plus subtil du féminisme récupéré."
Cette tension n'est pas nouvelle. Dès les années 1970, des théoriciennes du féminisme matérialiste comme Christine Delphy ou Monique Wittig avaient mis en garde contre une émancipation réduite à l'intégration dans un système économique inchangé. Pour ces penseuses, dont beaucoup se définissaient comme lesbiennes, la question n'était pas simplement d'accéder aux mêmes droits que les hommes, mais d'interroger les structures qui organisent l'exploitation, y compris celle du désir et du corps. Cette tradition féministe lesbienne et matérialiste offre aujourd'hui encore des outils analytiques précieux pour décrypter les récupérations marchandes du féminisme contemporain.
Ce que ce débat révèle pour les féministes lesbiennes
Ce que Léna Rey met en lumière est incontestablement pertinent : la logique marchande pénètre effectivement les mouvements sociaux, l'émancipation peut être détournée, et les dynamiques de fragmentation sociale ne sont pas neutres.
Pour les lesbiennes, ce débat rejoint celui de la visibilité et de l'effacement : un féminisme récupéré et dépolitisé tend à effacer les expériences les plus radicales, celles qui questionnent réellement les structures de domination. Sur ce point, notre analyse des mécanismes d'invisibilisation des lesbiennes prolonge directement ce constat : quand le féminisme devient un marché, la figure lesbienne, plus difficile à vendre, est la première à disparaître du récit.
Certaines réserves peuvent néanmoins être émises :
- Le féminisme comporte une grande diversité : toutes les actions féministes ne sont pas récupérées par le capitalisme, et beaucoup conservent un esprit critique radical.
- Il faut distinguer les effets structurels (exploitation, marchandisation) des intentions individuelles (beaucoup de femmes agissent avec authenticité).
- La marchandisation du corps n'est pas exclusive aux femmes modernes ou aux plateformes numériques : l'histoire a connu d'autres formes de commercialisation, et le lien entre autonomie corporelle et exploitation mérite une nuance.
- Si on admet que les fondations privées ont un rôle, il faut aussi interroger la responsabilité des États, des régulations et des médias : la dynamique ne vient pas uniquement d'en haut.
Pour prolonger cette réflexion, voir aussi notre article sur la visibilité lesbienne comme enjeu politique, qui aborde sous un autre angle la tension entre identité individuelle et critique des structures.
Pistes de réflexion et appel à vigilance
Le féminisme ne peut être réduit à une marque, à un service ou à un marché. Il ne peut pas non plus être instrumentalisé par des acteurs privés sans perdre son pouvoir critique. Quand l'émancipation produit de la consommation plutôt que de la transformation sociale, on s'éloigne de l'objectif originel.
Léna Rey nous rappelle que :
- la fragmentation de la société (foyers éclatés, individus isolés, dépendances) profite à un capitalisme insatiable ;
- la philanthropie privée a un pouvoir immense pour façonner les récits, mais ce pouvoir appelle à une transparence démocratique ;
- le féminisme doit être réapproprié, non comme simple marque, mais comme lutte contre les dominations multiples, économiques, sexuelles, de genre, raciales.
Pour celles et ceux qui se disent féministes, l'enjeu est clair : ne pas laisser le mouvement devenir un marché, mais le reconduire comme transformation collective, comme pouvoir d'agir ensemble, non comme simple individu consommateur libre. Dans un contexte francophone, où la tradition matérialiste reste vivante, le débat qui traverse les communautés lesbiennes elles-mêmes montre que la vigilance doit s'exercer y compris à l'intérieur du mouvement.
Et vous, comment voyez-vous ce péril de la marchandisation de l'émancipation ? Êtes-vous d'accord avec cette lecture ? Peut-être qu'il existe d'autres leviers que ceux évoqués ici.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le féminisme récupéré ?
Le féminisme récupéré désigne le processus par lequel le capitalisme s'approprie les discours et symboles féministes pour en faire des leviers commerciaux, vidant ces concepts de leur portée politique et critique. Des slogans féministes sur des articles de luxe aux représentations médiatiques de l'empowerment comme produit à consommer, la récupération transforme une lutte collective en marchandise.
OnlyFans représente-t-il l'émancipation des femmes ou leur exploitation ?
La question divise les féministes. D'un côté, certaines y voient une forme d'autonomie économique et de contrôle sur son image. De l'autre, des critiques issues du féminisme matérialiste soulignent que ce sont majoritairement des hommes, clients et actionnaires des plateformes, qui captent la valeur produite par le travail des femmes. Intention individuelle et structures collectives ne se confondent pas : c'est précisément l'articulation entre les deux que le féminisme critique doit continuer d'analyser.
Quel lien entre féminisme lesbien et critique du capitalisme ?
Le féminisme lesbien et matérialiste, tel que théorisé par Christine Delphy, Monique Wittig ou Adrienne Rich, a toujours établi un lien direct entre patriarcat, hétérosexualité comme institution sociale, et exploitation économique des femmes. Pour ces théoriciennes, lutter contre le patriarcat implique nécessairement de questionner les fondements économiques qui le soutiennent. Cette tradition reste un cadre analytique solide face aux nouvelles formes de récupération marchande du féminisme.
Qu'est-ce que le femvertising ?
Le femvertising désigne les campagnes publicitaires qui utilisent des codes ou slogans féministes (empowerment, sororité, confiance en soi) pour vendre un produit. L'intention affichée est positive, mais le mécanisme reste commercial : le message féministe devient un argument de vente, souvent déconnecté de toute politique concrète sur les droits des femmes, ni même sur les conditions de production réelles des produits vendus.
Comment résister concrètement à la marchandisation du féminisme ?
La vigilance passe par trois leviers : privilégier des médias, associations et maisons d'édition indépendants plutôt que des marques ; lire les théoriciennes matérialistes (Delphy, Wittig, Guillaumin) pour retrouver des outils critiques ; et distinguer les campagnes de communication d'actions politiques mesurables (législation, financement public, conditions de travail). Aucun de ces leviers ne suffit seul, mais leur combinaison limite le risque de confondre slogan et transformation.
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